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17/05/2012

Martine Lafon et le patrimoine

Martine Lafon (1) vit et travaille à Uzès, et à Paris où elle a un atelier.
Difficile à saisir, car elle se déplace beaucoup pour des expositions, des installations, des interventions. Elle habite Uzès depuis 1984, cachée au premier étage, au milieu des platanes de la place aux Herbes.

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Dans un de ses livres d'artistes, rencontre entre un écrivain et un artiste, cette situation est ainsi évoquée:
«Je vois par la fenêtre les arbres dénudés tremblant de froid comme ces pauvres êtres dont je suis, qui se disent et puis verrons-nous un été? » (2) Pierre André Benoit.
Martine Lafon est née à Bessèges, mais elle a passé enfance et adolescence à Roanne. Elle est revenue dans le Gard en 1974 pour continuer les Beaux arts à Nîmes, et c'est à Paris de 1977 à 80 qu'elle a obtenu le DSAP, diplôme supérieur en arts plastiques. Entre 1979 et 1984, elle s'est installée à Vers puis à Saint Quentin la Poterie. Dans ce village, elle a commencé à tracer son sillon avec deux œuvres significatives de son travail ultérieur. Elle a travaillé sur la richesse naturelle locale que constituent les terres utilisées autrefois par les potiers.
La célébration de ce qui est devenu l'emblème du village, aurait pu prendre des formes classiques comme une statue à la gloire de Job Clerc, le célèbre pipier. Martine Lafon a procédé différemment en réalisant une véritable mise en scène. Elle a récolté des échantillons représentatifs de la diversité des couleurs, des textures, des terres qui ont été foulées, pétries, malaxées, modelées par les anciens potiers pour donner forme à des objets aux fonctions très diverses. Cet inventaire réuni en une collection de boîtes exposées aux regards des visiteurs met en valeur les qualités du matériau utilisé. Rendre la parole aux ombres, aux traces, aux hantises du passé. En éprouver l'absence, la distance, mais aussi en sentir un contact, une présence.
Dans l'autre œuvre réalisée à la demande du maire de l'époque, Nicole Bouyala, il y a deux fontaines. Des tessons de poteries sont disposés sur un mur bien exposé au soleil face à la mairie. Ces vestiges du passé ont été apportés par les vieux et les jeunes du village, qui ainsi réunis, ont participé à ces œuvres devenues collectives. Rencontre là aussi, avec un lieu, un milieu naturel, ses habitants, et avec son histoire.

Martine Lafon construit son œuvre à partir de rencontres qu'elle s'attache à faire partager. Elle a passé le concours de la Direction du Patrimoine pour être guide-conférencière des Monuments Historiques. Elle a travaillé plusieurs années sur le patrimoine et le paysage de l'Uzège et plus largement dans le sud de la France. Dans ses visites commentées, elle a fait partager son regard sur la façon dont l'homme a façonné et construit le milieu naturel.
«Je veux savoir. Savoir pour mieux sentir, sentir pour mieux savoir » disait Cézanne. Le long séjour (1984–96) de Martine à la Chartreuse de Villeneuve les Avignon en tant qu'artiste intervenante a exercé une influence importante sur son travail. C'est probablement là que sa quête a pris forme par la re-visitation des objets, dans le tremblement du sens, dans l'oscillation entre quelque chose qui se cherche et qui s'échappe, dans l'incessant mouvement entre ce qui s'accumule, s'échafaude, se recouvre, se déplie, se découvre, s'assemble, s'ordonne pour prendre une forme inattendue et en apparence infidèle.

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Pour Martine Lafon, il ne s'agit donc pas de la mise en scène de la transmission de génération en génération des reliques d'un passé, qu'il soit cher ou au contraire douloureux. Comme dans le patrimoine génétique, c'est plutôt un ensemble de caractères hérités de croisements successifs qui participent à une chaîne de transmission. L'idée de progrès doit en être écartée. Pour préserver le patrimoine des grands travaux d'aménagement, Malraux a intelligemment créé l'Inventaire Général et surtout le classement en Secteur sauvegardé pour protéger ce qui doit être gardé dans la vie de la cité. Le passé doit rester présent pour qu'on lui reste fidèle, mais son souvenir ne suffit pas à surveiller le présent.
La mémoire, collective ou non, est défaillante par nature. Comme l'imagination, elle peut produire des images, représenter des choses présentes ou même absentes. En voyageant dans le passé et en revisitant le présent des objets du quotidien, Martine Lafon explore le sensible immédiat et les lambeaux des souvenirs. Elle métamorphose les représentations et revendique une autonomie, une libération de la pensée et du désir. Ici, on ne peut pas s'installer durablement, on chemine sans cesse, on cherche, on se cherche, on dérive en permanence tendu vers un ailleurs constamment en devenir. On peut se perdre, revenir en arrière, n'y rien comprendre, rester bloqué ou partir dans tous les sens. Quitter la zone d'ombre?...

...Le nom de Martine Lafon est avant tout associé à la couleur rouge qui a commencé à s'installer dans son travail à partir de sa visite à la villa des Mystères à Pompéi en 1988. Cela est bien expliqué dans Rouges Chemins . Ce n'est pas un simple signe identificatoire comme on peut affecter de le penser. C'est pour elle avant tout un outil de mise en scène. Le rouge sublime la présentation des objets en captant des regards incapables de s'échapper. Le rouge, c'est la frontalité, c'est la présence, c'est l'inverse de l'inconnu, du vide, de l'indéfini. C'est le feu, c'est le sang. Ce n'est pas pour rien que le rouge est associé au pouvoir, à l'érotisme et à la passion. Au contraire du bleu avec les vastes étendues aquatiques, les lointains incertains, la mélancolie, les amours contrariées...
...La cochenille a longtemps été utilisée pour teindre en rouge, mais c'est en cultivant la garance qu'on a réussi à obtenir avec les racines le rouge éclatant d'Andrinople. Débat de cochenilles et propos de garance a rendu hommage aux savoir-faire qui ont dû être mobilisés pour réussir cette mise au point technique, outil d'une révolution industrielle. Ce fut aussi l'occasion d'associer Alsace, Provence et Languedoc pour les réunir dans une même mémoire, qui peut aussi séparer....

(1) Un bon aperçu de ses œuvres est consultable sur son site www.martinelafon.com/
(2) in Éternité, Texte de Pierre André Benoit, Dessins de Martine Lafon, Éditions de Rivière, 2006


Extrait de l'article de Jeanjo LACOEUILHE publié dans le n° 1 de La Nouvelle Cigale Uzégeoise

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Commentaires

Waouh ! Ce blog est juste comme mon ancien ! C'est sur un sujet totalement différent, mais il a peu près la même mise en page et le design. Grand choix de couleurs !

Écrit par : male extra | 06/10/2014

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